Auriane Serval, chef de projet pour la conservation des dugongs, récupère un dispositif d'échantillonnage lors d'une collecte d'ADN environnemental dans l'océan Indien, au nord de Mayotte, le 22 mai 2026
À la barre de son bateau au nord de Mayotte, El Assad Makine se souvient de la seule fois où il a croisé un dugong, ce gros mammifère marin herbivore si rare dans le lagon mahorais qu'il en est devenu une figure presque légendaire.
"C'était une journée normale. J'étais à l'îlot M'tsamboro", raconte le prestataire nautique, connu sous le nom de Giggs. Peu après le déjeuner, des enfants disent avoir vu un "dauphin bizarre" ressemblant à un phoque.
"Là, j'ai tout de suite su qu'ils parlaient du dugong", poursuit-il. Ni une ni deux, il fait voler son drone pour immortaliser le spectacle: une mère et son petit nageant dans les eaux turquoises du lagon, l'un des plus vastes et des plus préservés de l'océan Indien.
Pour El Assad Makine, avoir vu cet "animal mythique" est "un accomplissement". Peu de personnes peuvent se vanter d'avoir aperçu ce cousin du lamantin, parfois surnommé vache marine.
Silhouette fuselée, peau gris ardoise, queue fendue comme celle d'une baleine, le dugong peut atteindre trois à quatre mètres et peser plusieurs centaines de kilos. Brouteur paisible, il engloutit chaque jour des dizaines de kilos d'herbes marines.
L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) le classe parmi les espèces vulnérables, et considère "en danger" la sous-population résidant dans le sud-ouest de l'océan Indien.
À Mayotte, on ne compte que six individus, alors qu'ils étaient estimés à plus d'une centaine avant les années 1970, selon David Lorieux, coordinateur scientifique pour l'association de protection des mammifères marins Ceta'Maore.
Pendant trente ans, la pêche a presque décimé l'espèce, jusqu'à sa protection en 1995. "La population stagne à moins de dix depuis les années 2000. La sonnette d'alarme a été tirée trop tard pour qu'elle puisse recroître", les femelles ne pouvant mettre au monde un petit qu'à partir de 10 ans, puis tous les quatre à sept ans, déplore M. Lorieux.
Avec les risques persistants de prise accidentelle et la dégradation des herbiers qui le nourrissent, la préservation du dugong est primordiale pour éviter son extinction dans le 101e département de France.
- Traquer l'ADN dans l'eau -
À bord du bateau de Giggs, Auriane Serval, chargée de projet pour la conservation des dugongs au sein de l'association Les Naturalistes, se prépare à plonger. Cinq jours plus tôt, une douzaine de capteurs filtrants ont été placés dans le nord du lagon, dans l'espoir de détecter l'animal.
"Les espèces perdent de l'ADN avec la desquamation (perte des cellules de la peau, ndlr). En analysant en laboratoire cet ADN en suspension, on peut déterminer si un dugong est passé récemment", explique la biologiste marine.
Sous l'eau, elle récupère les capsules au niveau des coraux, avant que son équipe ne conditionne les échantillons sur le pont. Cette méthode dite "passive" n'est pas la seule employée.
Pour la première fois à Mayotte, un protocole de filtration "active" est aussi utilisé. "On a une pompe au bout de laquelle on met un filtre avec une membrane, à laquelle va adhérer l'ADN", détaille Mme Serval en installant le matériel.
Pendant quarante minutes, le bateau avance lentement sur trois kilomètres pour pomper 60 litres d'eau. "Avec ces deux méthodes, on a des informations différentes: une sur cinq jours, et l'autre instantanée", justifie la scientifique.
Objectif de cette mission lancée en avril: déterminer quand les dugongs sont présents, et à quels endroits. "Cela nous permet ensuite de faire un effort de conservation sur des zones cibles", ajoute-t-elle.
Les associations espèrent qu'en préservant les individus restants et leur habitat, la population pourra un jour recroître, peut-être aidée par quelques migrations régionales. Animal plutôt sédentaire, fidèle à ses prairies sous-marines, le dugong est capable de parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre de nouveaux herbiers ou des eaux plus chaudes.
En attendant, la sensibilisation reste nécessaire, selon David Lorieux. "Les gens pensent qu'il n'y en a déjà plus, ou que le dugong est déjà condamné. Or il y a des observations, il faut le protéger, ce ne sont pas que des légendes", conclut-il.