Elon Musk au sommet de Davos, le 22 janvier 2026, en Suisse
Imaginez un monde où l'espèce humaine vivrait à cheval entre la Terre et Mars, voyagerait de Paris à Shanghai en fusée et aurait déménagé ses centres de données dans l'espace.
C'est le projet vendu par Elon Musk, homme le plus riche au monde, aux futurs investisseurs de SpaceX. Alors que l'entreprise s'apprête vendredi à réaliser une entrée en Bourse record, la faisabilité de ces plans questionne.
"Nous réalisons ce que d'autres jugent impossible", balaie son chef financier Bret Johnsen dans une vidéo, invoquant les prouesses de cette start-up devenue géant du secteur spatial.
Personne n'aurait en effet parié il y a 20 ans sur le fait qu'elle réussirait à développer des fusées en partie réutilisables et mènerait davantage de vols que l'ensemble des autres acteurs mondiaux réunis.
"SpaceX a accompli de grandes choses, c'est indéniable. Mais (Elon) Musk fait souvent des déclarations qui ne correspondent pas à la réalité", relève auprès de l'AFP Robert Zubrin, ingénieur présidant l'association Mars Society, citant ses échéances tellement optimistes qu'elles sont repoussées à répétition.
- "Pas réaliste" -
Si nombre d'experts envisagent sérieusement de voir de leur vivant SpaceX acheminer des hommes sur Mars, la perspective d'une "colonie d'au moins un million d'habitants" est selon eux, au mieux, bien plus éloignée.
Voire impossible. "Je ne vois pas ça comme réaliste du tout", tranche Christian Bach, responsable de la division transport spatial à l'université technique de Dresde, en Allemagne, et co-auteur d'une analyse critique des plans martiens de Musk.
Rien qu'installer une poignée d'hommes sur la planète rouge ne serait pas une affaire de "ce siècle" car trop de défis technologiques et biologiques restent à relever, explique-t-il.
Pour rallier Mars depuis la Terre - un voyage aller retour d'environ 3 ans - SpaceX table sur sa fusée Starship, la plus grande et puissante jamais conçue, toujours en développement.
Mais ce lanceur ne pourra à lui seul rendre ce rêve atteignable, prévient Scott Hubbard, ancien haut responsable de la Nasa. Pour assurer la survie des astronautes, des systèmes de pointe, notamment de recyclage d'eau et d'oxygène, seront nécessaires.
"Ils aiment donner l'impression qu'ils peuvent y arriver seuls, mais ce n'est pas le cas", juge l'expert, qui pense que la Nasa, qui envisage l'exploration humaine future de Mars mais pas sa colonisation, devra se joindre au projet pour qu'il se concrétise.
Une perspective encore très lointaine, d'autant qu'avant d'utiliser sa fusée gargantuesque, SpaceX devra réussir ce qui "n'a jamais été réalisé auparavant: un ravitaillement en orbite de fluides cryogéniques", poursuit-il.
Le plan est de lancer plusieurs fusées, l'une chargée d'un vaisseau et d'autres de cuves d'oxygène et de méthane liquides, pour ensuite remplir en orbite les réservoirs du premier. Une opération d'une folle complexité.
- "Napoléon" -
Mais "ils ont des ingénieurs exceptionnels (...) donc ils finiront par régler le problème, la question c'est plutôt le calendrier", pointe Scott Hubbard.
D'autant que SpaceX ne cesse de multiplier les projets: une version de Starship pour concurrencer les vols d'avions long-courrier, un alunisseur pour le programme lunaire Artémis de la Nasa et dernièrement une constellation de satellites servant de centre de données pour l'IA.
Si l'idée de déplacer ces infrastructures énergivores et polluantes loin de nous enthousiasme certains, la plupart des experts se montrent sceptiques.
"Même si l'on parvient à surmonter tous les obstacles techniques, il reste l'aspect économique, et ce n'est tout simplement pas raisonnable à l'heure actuelle", assure Kathleen Curlee, analyste spatiale à l'université Georgetown.
"C'est de la fiction", s'agace lui Robert Zubrin, pour qui le projet n'est qu'un argumentaire marketing. "Si vous possédiez une entreprise capable de construire des navires mieux que quiconque, vous diriez que l'endroit idéal pour l'IA c'est au milieu de l'océan", ironise-t-il.
Grâce au flot inédit d'argent lié à l'entrée en Bourse, le multimilliardaire pourra toutefois se permettre d'y allouer quantité de ressources, tout en accélérant la cadence d'autres projets plus crédibles ou importants à ses yeux, comme ceux impliquant la Lune et Mars.
Pour autant, des obstacles pourraient venir retarder ses plans, comme le rappelle l'explosion récente de la fusée de son concurrent Jeff Bezos.
S'il devait échouer, "il échouerait exactement pour la même raison que Napoléon Bonaparte" estime M. Zubrin. Parce "qu'il avait réussi tout ce qu'il avait entrepris auparavant, et que personne ne pouvait lui dire qu'il avait tort."