Université du Luxembourg
Prof. Dr Peter Gilles, professeur de linguistique à l'Université du Luxembourg
Le 26 septembre, l'Europe met à l'honneur ses langues et ses cultures – et nous, notre langue luxembourgeoise. Une bonne occasion d'examiner le « Lëtzebuergesch » de plus près. Que peut-on qualifier de typiquement luxembourgeois ? Et comment la migration, le multilinguisme et les médias numériques transforment-ils notre façon de parler ou d'écrire ? Le Prof. Dr Peter Gilles de l'Institut de langue et de littérature luxembourgeoises de l'Université du Luxembourg nous livre des réponses.
Depuis quand le luxembourgeois existe-t-il en tant que langue ?
Peter Gilles : Du point de vue de la recherche, le luxembourgeois s'est affirmé comme langue à part entière après la Deuxième Guerre mondiale. Jusque-là, les habitants du Luxembourg considéraient eux-mêmes le luxembourgeois comme leur dialecte. Les terribles expériences vécues pendant la guerre, lorsque les Allemands ont occupé le Grand-Duché, l'ont annexé de fait et ont essayé de le germaniser, ont entraîné une rupture avec l'allemand et un tournant idéologique décisif. Avec le renforcement de leur identité nationale, de plus en plus de personnes ont eu le sentiment que le luxembourgeois ne pouvait plus être un dialecte. Ce qu'on considérait encore dix ans auparavant comme un dialecte francique mosellan était désormais pour eux leur langue maternelle. Le monde politique a pris acte de cette évolution. Le luxembourgeois a été consacré comme langue nationale par la loi en 1984, puis inscrit dans la Constitution en 2023. C'est donc à la suite de cette expérience historique que le luxembourgeois a obtenu le statut de langue.
Il n'y a donc pas d'évolution linguistique à l'origine de ce changement ?
Peter Gilles : Une langue se développe en permanence. Mais après la Deuxième Guerre mondiale, les gens parlaient plus ou moins de la même façon qu'avant. Pour des raisons politiques, on a simplement changé l'appellation. Certains cercles intellectuels en avaient déjà posé les bases culturelles dès le XIXe siècle. À l'époque, certaines voix considéraient déjà le luxembourgeois comme une langue. Par leur ambition, les œuvres d'auteurs luxembourgeois comme Dicks, Michel Lentz ou Michel Rodange allaient bien au-delà d'un simple dialecte. Les premiers travaux de recherche de professeurs de langues comme René Engelmann ont aussi contribué à porter un regard plus conscient sur le luxembourgeois. Engelmann a ainsi observé qu'il existait de nombreuses variantes dialectales au Grand-Duché, mais qu'elles s'uniformisaient dans la région autour de la capitale. Cette uniformisation constituait également une condition importante pour qu'un dialecte puisse évoluer vers une langue.
Pourquoi l'uniformisation est-elle importante ?
Peter Gilles : Un centre urbain joue un rôle de modèle sur le plan linguistique. Chacun arrive avec un dialecte particulier de sa région d'origine – celui de Vianden, de Differdange ou de Remich, par exemple. Mais au fil du temps, lorsque les gens se rencontraient dans la capitale, ils s'adaptaient les uns aux autres en utilisant une langue commune – une version du luxembourgeois que tout le monde comprenait. Ce phénomène a favorisé l'acceptation de la langue. L'émergence du Luxembourg en tant que nation a ensuite donné à ce dialecte unifié la possibilité d'évoluer en langue nationale. Une langue est donc toujours aussi le produit de l'histoire. Elle est indissociable de l'histoire du pays. La province néerlandaise du Limbourg, par exemple, où les gens parlaient aussi leur propre dialecte, n'est jamais devenue un État indépendant. Le limbourgeois n'a donc pas pu se développer en langue nationale.
En quoi le luxembourgeois se distingue-t-il le plus de l'allemand ?
Peter Gilles : Il se distingue avant tout par la prononciation et la structure grammaticale des mots. De nombreux mots présentent une parenté évidente avec l'allemand, mais ils ont une sonorité très différente en luxembourgeois. On dit par exemple « haut » (aujourd'hui) plutôt que « heute ». Il existe aussi de nombreuses différences au niveau des sons : ainsi, on dit « Duerf » (village) au lieu de « Dorf » et « Brout » (pain) au lieu de « Brot ». On utilise donc des diphtongues constituées de deux voyelles dans une même syllabe.
Le vocabulaire de la langue luxembourgeoise présente de nombreuses similitudes avec des mots employés dans l'Eifel ou, plus généralement, en allemand. Le luxembourgeois a toutefois conservé davantage de mots historiques archaïques qui ont disparu de l'allemand standard ou ne sont plus employés que dans certaines régions. Le mot luxembourgeois « Gromper » (pomme de terre) rappelle l'allemand « Grundbirne », qu'on appelle aujourd'hui « Kartoffel ».
La structure des phrases est comparable à celle de l'allemand et la grammaire des deux langues présente aussi des similitudes – à l'exception de la grammaire des verbes. Tandis que les verbes irréguliers ont été largement uniformisés en allemand au fil du temps, le luxembourgeois compte beaucoup plus de verbes irréguliers complexes, ce qui le rend particulièrement difficile à apprendre. Citons par exemple le verbe « leien » (être couché) – « ech louch » ou « ech loung », « ech hunn hei geleeën » – ou encore le verbe « jäizen » (crier) – « ech hu gejaut ».
Par ailleurs, le luxembourgeois emprunte beaucoup plus de mots à d'autres langues. Les termes administratifs sont souvent repris du français, mais on trouve aussi des mots comme « Tortikolli » ou des noms de marques devenus des noms communs, comme « Marcel » ou « Bic ». Pour désigner le téléphone portable, nous utilisons le néologisme allemand « Handy », tandis que notre lexique informatique fait des emprunts à l'anglais – du mot « E-Mail » au « Firewall ».
Est-ce que de plus en plus de mots luxembourgeois disparaissent sous l'influence de la germanisation – comme quand « houfreg » (fier) cède la place à « stolz » ?
Peter Gilles : Ces mots et d'autres, qui font souvent réagir, suscitent régulièrement des débats sur la pureté du luxembourgeois et la préservation de termes qui se sont développés au fil de l'histoire. Cela concerne aussi le mot « Kéiseker » (hérisson) au lieu de « Igel » ou le mot « Harespel » (guêpe) au lieu de « Wesp ». Mais les emprunts à l'allemand font partie de la langue luxembourgeoise et, dans certaines régions du pays, ils sont présents depuis toujours. Ainsi, dans le nord, on dit aussi « Igel », mais avec un « g » sonore comme dans « gara-ge ». Dans la capitale, on dit « Fils », tandis qu'ailleurs, on emploie « Jong » ou « Bouf ». De manière générale, pour les petites langues, il convient de ne pas être trop strict et de ne pas restreindre excessivement le vocabulaire. La plupart du temps, il n'y a pas de forme correcte ou incorrecte, mais des variantes. Vous pouvez les consulter dans notre Variatiounsatlas, une publication dans laquelle notre institut a documenté les variantes d'environ 800 termes luxembourgeois.
Le luxembourgeois des jeunes se distingue-t-il de celui des générations précédentes ?
Peter Gilles : Il existe des différences selon les générations. Par exemple, l'expression typiquement luxembourgeoise « Ech si frou mat dir », utilisée pour dire « Je t'aime », est plutôt employée par les personnes plus âgées, tandis que les jeunes disent « Ech hunn dech gär ». Les jeunes emploient davantage de termes anglais issus de la culture populaire, et les dialectes régionaux s'estompent d'une génération à l'autre, mais il s'agit là d'un phénomène qui s'observe dans toutes les langues.
L'un de nos doctorants s'est penché sur l'influence croissante de l'allemand sur la prononciation des jeunes Luxembourgeois. Ainsi, les jeunes ont plutôt tendance à prononcer des mots comme « Situatioun » à l'allemande, avec un « s » sonore, tandis que les personnes plus âgées les prononcent plutôt à la française, avec un « s » sourd.
Beaucoup de petites langues sont considérées comme menacées d'extinction. Est-ce aussi le cas du luxembourgeois ?
Peter Gilles : Certainement pas dans les prochaines décennies, puisque beaucoup de familles au Luxembourg continuent d'élever leurs enfants en luxembourgeois. Toutefois, il y a de plus en plus de couples mixtes dont un seul des parents est luxembourgeois. De plus, notre société marquée par la migration devient de plus en plus diverse, et certains parents ne vivent que pendant quelques années au Luxembourg. La plupart des enfants continuent toutefois à apprendre le luxembourgeois d'une manière ou d'une autre, dans la cour de récréation ou dans la rue. Mais il ne va plus de soi que chaque enfant du pays apprenne automatiquement et correctement le luxembourgeois.
La migration a donc un effet sur la langue ?
Peter Gilles : L'important afflux de personnes de l'étranger exerce une pression sur la langue luxembourgeoise. Selon nos études les plus récentes, le profil linguistique des nouveaux arrivants est de plus en plus diversifié. En 2021, 33,3 % de la population résidente n'avait pour langue principale aucune des trois langues du pays. Il y a donc tout simplement moins d'occasions d'échanger en luxembourgeois. Ce n'est toutefois pas une raison pour tirer la sonnette d'alarme. 66,7 % de la population parle toujours au moins l'une des trois langues du pays. Près de 50 % (48,9%) de la population totale indique avoir le luxembourgeois comme langue principale.
Grâce aux courriers électroniques, à Facebook ou à WhatsApp, nous écrivons aujourd'hui plus le luxembourgeois qu'autrefois. Les réseaux sociaux contribuent-ils à empêcher la disparition du luxembourgeois ?
Peter Gilles : Grâce aux réseaux sociaux, nous mettons par écrit notre manière de nous exprimer à l'oral. Le fait de pouvoir utiliser facilement la langue sur le smartphone contribue à la renforcer et constitue un véritable atout. Aujourd'hui, de nombreuses thèses de doctorat réalisées dans notre institut sont consacrées à l'influence de la transformation numérique sur le luxembourgeois. L'une des premières portait sur l'influence de Facebook. Selon cette thèse, la communication sur Facebook enrichit ou modifie le vocabulaire luxembourgeois, principalement par des emprunts à l'anglais, au français ou à l'allemand – par exemple : « Ech liken dëse Post ». Une thèse de doctorat sur la communication des jeunes au Luxembourg sur WhatsApp paraîtra prochainement. Elle étudie entre autres la manière dont la culture des abréviations propre aux réseaux sociaux se transpose dans la langue luxembourgeoise. On utilise ainsi des abréviations comme « HDG » pour « Hunn dech gär » (Je t'aime) ou « AMF » pour « am Fong » (en fait). Les articles d'actualité en luxembourgeois publiés sur les sites web de médias comme www.rtl.lu ou www.100komma7.lu favorisent aussi l’usage écrit de la langue et contribuent à la renforcer.
Qu'en est-il du soutien public à la langue luxembourgeoise ?
Peter Gilles : La loi de 2018 relative à la promotion de la langue luxembourgeoise et le plan d'action qui l'accompagne ont un effet très positif. Le Zenter fir d'Lëtzebuerger Sprooch (ZLS), fondé dans ce contexte, contribue notamment à mieux ancrer le statut officiel du luxembourgeois. Le ZLS fixe les règles d'orthographe, élabore des dictionnaires, développe des outils numériques ainsi que des outils d'aide à la rédaction, et organise des événements pour toutes les personnes qui souhaitent apprendre la langue ou mieux la maîtriser, qu'elles soient luxembourgeoises ou non. Nos chercheurs travaillent en étroite collaboration avec le ZLS. En outre, avec la nouvelle l'alphabétisation en français, les écoles internationales publiques doivent désormais proposer davantage de cours de luxembourgeois.
Pourquoi le luxembourgeois n'est-il pas enseigné systématiquement dans toutes les écoles ?
Peter Gilles : La politique éducative attache une grande importance aux avantages du multilinguisme qui s'est développé au fil de l'histoire. L'enseignement du luxembourgeois à tous permettrait certainement aux habitants du pays d'apprendre à écrire correctement leur langue maternelle, de réfléchir au fonctionnement de cette langue et d'apprendre à s'exprimer avec précision et profondeur. Il contribuerait en outre à uniformiser davantage la langue. Mais au vu des emplois du temps déjà chargés, il est utopique d'espérer la mise en place de cours de luxembourgeois à court terme. C'est pourquoi les cours de luxembourgeois sont malheureusement le plus souvent axés uniquement sur l'apprentissage de la langue par les étrangers.
Quelles autres mesures permettraient de renforcer le luxembourgeois – et que peut faire la recherche ?
Peter Gilles : La politique peut promouvoir une langue, mais la manière dont nous communiquons réellement dépend de l'usage que chacun en fait au quotidien. À mon sens, les médias pourraient publier encore plus de contenus écrits, notamment en luxembourgeois. Il reste un potentiel à exploiter dans ce domaine. La plus grande opportunité réside dans les outils numériques que le ZLS et notre institut développons : des correcteurs orthographiques comme Spellchecker, des fonctions de correction pour le smartphone, des claviers d'ordinateur qui prennent en charge la rédaction en luxembourgeois, des outils de traduction et de reconnaissance vocale comme LuxASR ou la Sproochmaschinn, qui transforment les contenus audio luxembourgeois en texte à l'aide de l'intelligence artificielle et de la reconnaissance automatique de la parole (ASR), et bien d'autres encore.
Qu'est-ce qui vous passionne tant dans le luxembourgeois pour que vous y consacriez votre vie professionnelle ?
Peter Gilles : En ce moment, ce sont les possibilités offertes par la transformation numérique. L'intelligence artificielle permet de développer des applications qui étaient encore inimaginables pour nous, linguistes, il y a quelques dizaines d'années. C'est pourquoi nos recherches portent principalement sur la manière dont l'IA peut renforcer les petites langues. Les besoins sont considérables, tout comme les bénéfices pour la société ! Et plus il existe d'outils pratiques, plus les chances sont grandes que le luxembourgeois continue d'être utilisé au quotidien.
Ressources relatives à la langue luxembourgeoise
Le portail de recherche Infolux de l'Institut de langue et de littérature luxembourgeoises de l'Université du Luxembourg propose une série d'applications et d'outils ainsi que des informations sur les recherches actuelles consacrées à la langue luxembourgeoise, parmi lesquels :
- des dictionnaires
- l'Atlas des noms de famille luxembourgeois
- le Variatiounsatlas
- des outils de reconnaissance de la parole
- des dictées pour s'exercer
- des applications (Lingscape, LuxASR)
- les publications et les thèses de doctorat de l'institut
- un blog consacré aux projets et activités de recherche actuels
Pour plus d'informations, rendez-vous sur le site https://infolux.uni.lu/.
Entretien : Britta Schlüter
Édition : Michèle Weber et Jean-Paul Bertemes (FNR)
Traduction : Nadia Taouil (www.t9n.lu)