AdobeStock/sabino.parente; Institute of History/Sophie Margue

À gauche le drapeau du Luxembourg avec la "Gëlle Fra" en arrière-plan; à droite le Prof. em. Dr. Michel Pauly

Le 23 juin de chaque année, nous célébrons la fête nationale luxembourgeoise. Officiellement, cette date est considérée comme l'anniversaire du Grand-Duc. Mais quelle est, au juste, la date de naissance de l'État luxembourgeois ? Quand et comment le Luxembourg est-il devenu indépendant ? Nous avons discuté de cette question avec le Dr Michel Pauly, professeur émérite d'histoire.

Le Prof. Dr Michel Pauly est l'un des historiens les plus connus du Luxembourg et professeur émérite d'histoire nationale à l'Université du Luxembourg. Il a obtenu son doctorat à l'Université de Trèves avec une thèse sur le Luxembourg médiéval. Son mémoire d'habilitation, qui s'est vu décerner un prix par le FNR, avait pour sujet les hôpitaux entre le Rhin et la Meuse. Ses recherches portent principalement sur l'histoire de la ville, les hôpitaux et les mouvements migratoires historiques. Pendant plus de dix ans, il a dirigé la Commission internationale pour l'histoire des villes et a notamment rédigé l'ouvrage de référence « Geschichte Luxemburgs » (C.H.Beck). En parallèle à son travail académique, il contribue activement à façonner le paysage culturel du Grand-Duché en tant que coéditeur des revues forum et Hémecht.

 

Les frontières de l'Europe ont été redessinées au congrès de Vienne en 1815. À cette époque, un grand royaume des Pays-Bas a été créé, et le Luxembourg, qui n'était alors qu'un département de la France, a été érigé en grand-duché. Le Luxembourg renaissait donc – mais s'agissait-il déjà d'un véritable État ?

Michel Pauly : Aujourd'hui, je ne défends plus l'idée selon laquelle l'État luxembourgeois est né au congrès de Vienne en 1815. L'objectif, à l'époque, était de parvenir à un équilibre entre la Prusse et la France. Pour éviter que les deux puissances n'entrent de nouveau en conflit, il fallait un État tampon à l'ouest. L'Angleterre a proposé de faire de la région de l'ancien duché de Luxembourg un grand-duché, de le confier au roi des Pays-Bas et, en même temps, d'autoriser la Prusse à établir dans la ville de Luxembourg une forteresse fédérale dotée d'une garnison fédérale.

Cette solution devait assurer un équilibre des forces et a fini par s'imposer. Le traité du congrès de Vienne précisait, mot pour mot, dans sa traduction française : « La partie de l'ancien Duché ... est également cédée au Prince Souverain des Provinces-Unies, aujourd'hui Roi des Pays-Bas, pour être possédée à perpétuité par lui et ses successeurs en toute propriété et souveraineté. »

Des historiens luxembourgeois en ont conclu par le passé que le Luxembourg avait été élevé au rang d'État à ce moment-là. Les frontières du pays avaient en effet été clairement définies dans ce traité. Mais en tant que grand-duc du Luxembourg, le roi des Pays-Bas traitait le Grand-Duché comme la dix-huitième province des Pays-Bas. Il appliquait donc au Luxembourg la même législation que celle en vigueur dans le reste des Pays-Bas. Des historiens comme Gilbert Trausch en ont déduit que le roi avait alors enfreint les dispositions du congrès de Vienne et violé le traité. 

Aujourd'hui, les historiens et vous aussi portez donc un autre regard sur cette question ?

Michel Pauly : Tout à fait. Cette question illustre bien comment, dans les sciences humaines aussi, le progrès des connaissances se fait collectivement par l'échange d'arguments. Car il existe aussi une autre école de pensée parmi les historiens. Elle défend le point de vue du roi des Pays-Bas et raisonne ainsi : le Luxembourg a été attribué au roi à titre de possession personnelle. Il était donc parfaitement en droit d'en faire la 18e province des Pays-Bas. De plus, aucun signataire du congrès de Vienne ne s'est opposé à la façon dont il traitait le Luxembourg. Des historiens plus récents, tels que Guy Thewes, ont examiné cette question en profondeur et analysé les travaux préparatoires au traité de Vienne1. 

Selon Guy Thewes, il ne faut pas comprendre l'expression « en toute souveraineté » employée dans le traité de Vienne au sens qu'elle a aujourd'hui. En effet, elle ne se rapporte pas à l'État, mais à la personne du roi. Le Luxembourg faisait donc partie des Provinces-Unies des Pays-Bas et n'était pas un État indépendant. Le titre de « grand-duché » ne constitue donc pas une preuve d'autonomie. La Rhénanie ou Hanovre portaient eux aussi à l'époque le titre de grand-duché, sans qu'ils aient jamais été des États souverains. Le roi des Pays-Bas était donc le souverain légitime du Luxembourg, et le Luxembourg n'était pas encore un État à part entière. 

Considérer le Luxembourg comme un État à partir de 1815 était donc davantage un vœu pieux qu'une réalité historique ?

Michel Pauly : Dans une certaine mesure, oui. Et c'est ainsi que le roi s'est vu reprocher de traiter à tort les Luxembourgeois comme des sujets, de prélever des impôts excessivement élevés et d'imposer une politique linguistique à laquelle de nombreux citoyens ne s'identifiaient pas. Car le néerlandais devait devenir la langue administrative. Lorsqu'en 1830, les Belges se sont soulevés contre le roi des Pays-Bas, les Luxembourgeois ont pris part au mouvement – à l'exception de la ville de Luxembourg. La population de la capitale ne s'est pas ralliée à la révolution. En effet, de nombreux fonctionnaires d'État y vivaient, travaillaient pour l'administration néerlandaise dont ils touchaient leur salaire. Par ailleurs, la garnison prussienne y veillait au calme et au maintien de l'ordre.

Que se passe-t-il concrètement en 1830 pour le Luxembourg ? Le pays devient-il alors indépendant ?

Michel Pauly : En 1830, le roi des Pays-Bas prend conscience du problème. Au mois d'octobre même, il publie une proclamation dans laquelle il décrète que le Congrès de Vienne avait confié au roi deux territoires indépendants l'un de l'autre : le Royaume des Pays-Bas et le Grand-Duché de Luxembourg. Il y revoit donc lui-même sa conception de la souveraineté. Parallèlement, l'Angleterre et la France viennent en aide aux Belges. Lors de la conférence de Londres à la fin de 1830, les puissances déclarent que la Belgique a droit à l'indépendance – et le Luxembourg faisait aussi partie du nouveau royaume, à l'exception de la capitale.

Dans un arrêté du 31 décembre 1830, le roi des Pays-Bas finit par décréter que le Luxembourg sera doté, à partir du 1er janvier 1831, de son propre gouvernement, distinct de celui des Pays-Bas. Le professeur de droit constitutionnel luxembourgeois Luc Heuschling voit en cette date la véritable naissance du Luxembourg en tant qu'État. En effet, sur le plan juridique, le Luxembourg relève à partir de ce moment d'une administration distincte de celle du Royaume des Pays-Bas.

Mais à partir de quand peut-on dire qu'un état est « indépendant »? Comment le définit-on ?

Michel Pauly : On distingue trois critères : en premier lieu, un État a besoin d'un territoire clairement défini, ce qui était bien le cas du Luxembourg à partir de 1815. Ensuite, il doit être doté d'un gouvernement autonome en mesure d'édicter ses propres lois. Cette condition a été remplie en 1831. Enfin, un État a besoin d'un peuple qui lui est propre. Il convient toutefois de nuancer ce point : en 1831, le gouvernement luxembourgeois ne pouvait exercer son autorité que sur la capitale. Le reste du territoire se trouvait alors encore aux mains des Belges, et plusieurs Luxembourgeois siégeaient comme députés au Parlement de Bruxelles.

Le Luxembourg n'est donc pas encore véritablement indépendant en 1831 ? On dit toujours que 1839 est l'« année de l'indépendance ».

Michel Pauly : À mon sens, l'hypothèse du Prof. Heuschling est correcte sur le plan juridique, mais elle ne peut pas être considérée comme un fait historique, car l'autonomie gouvernementale ne s'étend pas au-delà de la ville de Luxembourg.  De plus en plus d'habitants quittent la ville. Sur le reste du territoire, la législation belge, plus libérale, continue de s'appliquer. Le roi des Pays-Bas finit par reconnaître que cette situation complexe ne peut pas perdurer. Il cède et trouve un arrangement avec la Belgique. C'est ainsi que le congrès de Londres de 1839 impose le partage du Luxembourg. Une partie est attribuée à la Belgique, l'autre devient le Grand-Duché de Luxembourg avec les frontières qui existent encore aujourd'hui.

L'indépendance s'est donc plutôt construite au fil du temps et n'était pas un événement ponctuel...

Michel Pauly : Tout à fait. L'indépendance du Luxembourg ne résulte pas d'un acte fondateur unique, mais s'est construite progressivement. Toutefois, cent années plus tard, en 1939, la date de 1839 a été volontairement mise en avant pour des raisons politiques liées au contexte de l'époque : le gouvernement souhaitait souligner l'indépendance du pays pour envoyer un signal contre l'Allemagne nazie. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer la conscience historique nationale. La date de 1839 est restée gravée dans l'imaginaire collectif. Elle a été célébrée en grande pompe en 1939, en 1989 et en 2014.

Que dire de dates comme 1848, l'année où le Luxembourg a adopté sa première Constitution ? Ou de 1890, lorsque le pays a obtenu sa propre dynastie ?

Michel Pauly : L'adoption d'une Constitution a certainement  été un autre moment clé qui a renforcé l'État. L'indépendance s'est peu à peu consolidée grâce à la mise en place de lois, d'une administration dotée de fonctionnaires, d'une armée, d'une monnaie, de même que d'institutions et de symboles étatiques. En 1867, le Luxembourg a été tenu à une neutralité perpétuelle. En 1890, après la mort du roi Guillaume III, l'union personnelle avec les Pays-Bas a pris fin pour la monarchie luxembourgeoise. Faute de descendants masculins du roi, le Luxembourg est passé au plus proche parent masculin, le cousin Adolphe de Nassau-Weilburg. Toutefois, ce changement ne concernait que la tête de l'État.

L'histoire de la naissance du Luxembourg est-elle vraiment singulière ? Et continue-t-on à mener des recherches à ce sujet ?

Michel Pauly : Non, l'histoire de notre indépendance n'a rien d'exceptionnel. Les historiens plus récents qui se sont penchés sur l'histoire du Luxembourg sont, au bout du compte, arrivés à la même conclusion. L'État luxembourgeois a été fondé sur le papier en 1831, mais il n'est devenu pleinement fonctionnel qu'en 1839.

Les personnes qui vivaient au Luxembourg se considéraient-elles déjà comme un peuple à l'époque ?

Michel Pauly : En réalité, il ne s'agit là que de critères purement formels pour décrire ce qui caractérise un État. À mes yeux, la question à poser serait plutôt : à partir de quand la population qui vit là a-t-elle le sentiment de former un peuple ? Ces premiers signes d'un sentiment national luxembourgeois sont apparus à la fin du XIXe siècle. Pensez à l'année 1859, lorsque le Luxembourg a inauguré sa première liaison ferroviaire internationale et que Michel Lentz a composé le chant patriotique « De Feierwon », qui se termine par la célèbre phrase : « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn. »

Le sentiment anti-allemand au Luxembourg après l'occupation allemande du pays pendant la Première Guerre mondiale a renforcé l'identité luxembourgeoise. Un peuple se soude lorsqu'il a un ennemi commun. Cette expérience a aiguisé chez de nombreux Luxembourgeois la conscience de leur propre indépendance étatique. L'annexion du pays par l'Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale est alors venue parachever la formation de l'identité nationale.

Et aujourd'hui ?

Michel Pauly : Aujourd'hui, notre pays compte un grand nombre d'habitants qui n'ont pas de passeport luxembourgeois, mais qui ont bel et bien le sentiment d'appartenir au pays. Dans mon discours pour les célébrations de l'indépendance en 2014, j'avais déjà rappelé que l'identité nationale évolue et ne peut plus se réduire à un passeport ou à une langue commune, mais qu'elle repose sur la volonté de vivre ensemble dans un même État. La société parviendra-t-elle à donner vie à une telle idée de l'identité ? L'avenir le dira.

Les grandes étapes de la création de l'État luxembourgeois
 

1815 – Le Congrès de Vienne : formation et union personnelle
Le Luxembourg est élevé au rang de grand-duché et placé sous l'autorité du roi des Pays-Bas lors du congrès de Vienne. Parallèlement, le pays devient membre de la Confédération germanique, raison pour laquelle une garnison prussienne prend ses quartiers dans la forteresse de Luxembourg. La Constitution du royaume des Pays-Bas place le Luxembourg sur le même pied que toutes les autres provinces, sauf en ce qui concerne les relations avec la Confédération germanique.
 

1830 – La révolution belge : la division interne
Le Luxembourg se rallie en grande partie à la révolution belge contre la domination néerlandaise. Seule la capitale reste sous le contrôle du roi et de la garnison prussienne de la forteresse. Cette phase d'instabilité oblige les grandes puissances européennes à chercher une solution diplomatique durable à la question du statut du Luxembourg.
 

1831 – Le premier pas vers l'autonomie
En réaction à la révolution belge et au traité de Londres, le roi grand-duc Guillaume Ier dote le Luxembourg de son propre gouvernement et de sa propre administration dès le 1er janvier 1831. Mais seule la capitale est concernée, car le reste du pays fait partie de la Belgique.


1839 – Le contrat de Londres : la naissance du Luxembourg dans ses frontières actuelles
Le traité de Londres prévoit le partage du Grand-Duché : la partie occidentale francophone revient à la Belgique, tandis que la partie orientale germanophone subsiste comme État indépendant en union personnelle avec les Pays-Bas. Cette perte territoriale fixe les frontières actuelles du pays et consolide l'indépendance du Luxembourg.


1848 – La première Constitution libérale : une souveraineté politique sur le plan intérieur
Dans le contexte des révolutions européennes, le Luxembourg se dote de sa propre Constitution, qui est largement inspirée du modèle libéral belge. Elle limite le pouvoir du roi grand-duc et garantit les libertés fondamentales ainsi que la participation parlementaire aux décisions.


1890 – Une dynastie propre : l'indépendance totale
À la mort du roi des Pays-Bas, Guillaume III, l'union personnelle prend fin, car le droit successoral luxembourgeois exclut les femmes de la succession au trône. Adolphe de Nassau devient le nouveau grand-duc et fonde la dynastie nationale qui règne encore aujourd'hui.

Auteure : Britta Schlüter
Édition : Michèle Weber, PhD (FNR)
Traduction : Nadia Taouil (www.t9n.lu)

Infobox

Quellen
  1. Guy Thewes: 1815 - Wie das Grossherzogtum Luxemburg entstand. Dans : A. Fickers, N.Franz, St. Laux (dir.), Repression, Reform und Neuordnung im Zeitalter der Revolutionen. Die Folgen des Wiener Kongresses für Westeuropa, Berlin, Lang, 2019, p. 77-101

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